vendredi noir

Edrenvi retourne le colis entre ses mains. Sur l’étiquette, il y a le code-barre de la commande, et sagement alignés en caractères gras son nom et son prénom, enfin l’ancien, repris au marqueur vert, directement sur le carton brun. Le lire fait toujours l’effet d’apercevoir le relief d’un sandwich ingéré à 13h45 dans le miroir des toilettes d’un bar à 21h. Une dose de gêne et de malaise relatives.

Dans la rue des éboueurs se prennent la tête avec un conducteur de bus. En milieu d’après-midi c’est inhabituel. Edrenvi enjambe un emballage. Le carton entre ses mains est gros et lourd, il lui faut éviter de peu une personne pressée, les bras chargés de colis. Ielle devait se faire livrer une nappe, le colissimo a été directement déposé à la poste, mais ce paquet est bien trop gros. Bien trop lourd. Ses coudes et ses poignets commencent à se crisper. À quelques mètres de l’immeuble, deux camionnettes de livraison se sont percutées, elles fument, imbriquées en collision frontale, les airbags baillent et une symphonie d’alarmes transperce les oreilles. Des paquets sont dispersés en vrac sur le trottoir. Une femme traîne un carton d’écran de télévision, face à elle, un ado filme, smartphone tendu. Une fenêtre s’ouvre, Edrenvi a juste le temps d’éviter une pluie d’écouteurs sans fils propulsés hors de leur étuis dans la chute en se réfugiant sous un avant-toit. Là haut un couple gueule fort. Les blisters des appareils retombent mollement. L’ado se précipite pour récupérer les oreillettes et les étuis en vrac dans le caniveau.

L’attention de Edrenvi revient à la rue, maintenant ielle s’apercoit que les passant•es défilent au pas de course, sur le qui-vive, les bras chargés chacun•e d’un paquet ou plus. Une concierge en tablier surgit hors d’une cours entraînant un carton trois fois plus grand qu’elle en flammes, elle hurle. Un mec musclé passe sur un vélo, un paquet en travers du guidon. Il renverse un livreur chariant un sac. La toile s’éventre, vomit trois sextoys et un airfryer.

Soudain une marée cagoulée surgit d’un carrefour, des boîtes d’iphone en guirlande. Un cordon de CRS remonte la rue à leurs trousses, ils matraquent les cartons et les poubelles en flammes que des gens entassent. De sa cachette sous l’avant-toit, Edrenvi percute, ielle est sorti en pij de speed faire sa course entre deux visio les yeux en vrac, un truc lui semblait bizarre mais merde, quelle ambiance cheloue, comment c’est possible de le comprendre que maintenant ? C’est peut-être de la sideration. Une série de faits se produisent, le temps que le cerveau tente d’expliquer la situation s’enraye. L’incendie de boîtes en pagailles, la scène de ménage, la ribambelle de flics et la concierge-torche humaine ne vont pas lui permettre de remonter les étages quatre à quatre jusqu’à chez ielle se réfugier comme planifié, et même, il faudrait songer à se bouger de cette cachette de fortune qui n’en est pas vraiment une.

Edrenvi décide donc d’ouvrir son paquet, logique. À présent l’avenue flambe, tout le monde cours dans tous les sens, s’arrache des objets des mains mais ielle a besoin de savoir, avant de songer à prendre ses jambes à son cou, qu’est-ce qui, enfin merde, pèse une tonne dans ce paquet ? Ses ongles trop courts dérapent sur le scotch cristal, Edrenvi dégaine des clés et plonge un bout aigu entre les volets de la face la plus large. Il y a toujours une boîte autour de la boîte, voir du papier bulle, enfin non, aujourd’hui plutôt du carton nid d’abeille – écologie oblige. Mais pourquoi penser ça maintenant ? Pourquoi cette inertie, brisée seulement par les bras et les mains qui fouillent frénétiquement le paquet, les yeux qui essayent de deviner le fond ? Le cul en l’air, vulnérable à la bouscularde. Okay, stop, remontée en périscope, zieutage de tous côtés. C’est une situation, il y a là-dedans 12 nappes. 12 fois la commande. Est-ce que c’est un beug généralisé ? L’intégralité de la ville est-elle entrain de perdre la boule de trop-perçu ? Edrenvi jette les emballages, attrape un sac qui traîne, fourre ses articles, il faut déguerpir – oui parce que vu la situation il est question de ça peut-être enfin.

Le cœur a pris quelques bpm, ça sent le cramé, littéralement tout le monde a dévissé. Et si les vendeurs réclamaient ? Ça ferait beaucoup d’argent. Pas possible de laisser, disons 400 balles de nappes en lin comme ça. Peut-être pas le genre de question à poser à côté d’un incendie. Le feu de cartons et de poubelles a atteint l’arbre sur la rue. Le gars baraqué et le livreur ont disparu, les flics ont l’air de se mettre en ordre de nasse. Un vélo abandonné. Deux types essayent de s’entre-étouffer avec un morceau de film étirable pour s’arracher une consoles des mains. Edrenvi évite les regards en couteaux, se glisse, choppe la bécane et détale dans la direction inverse des scarabés, baluchon sous le bras. La scène est absurde, ielle pédale pour s’éloigner, sans pourtant comprendre vraiment vers où.

De rue en rue c’est pareil. Il faut éviter les émeutes, les camionnettes accidentées, leurs hayons ballants, les explosions, les pavés, les vitrines soufflées, les farandoles de pillards aux bras chargés, les gosses qui hurlent, les mouvements de foule. Sur les places les paquets éventrés s’amassent, forment des palissades mêlées aux poubelles. Les véhicules de livraison envahissent les carrefours, trop nombreux pour le réseau routier, ils gisent abandonnées. Les livreurs ont déguerpis, pris pour cible par des cailliassages. Les feux de signalisation sont aveugles, le réseau téléphonique a coupé, les feux ont dû venir à bout des antennes du quartier. Après quelques centaines de mètres de zig-zag de plus en plus laborieux, le vélo n’avance plus dans le chaos total d’enchevêtrement de trucs qu’il n’est plus possible de détailler.

Un magma vomi de plastique, de voitures, d’écrans, de polyester recouvre tout. La mélasse colle aux semelles, coule de plus en plus volumineuse à inquiétante. Des malheureux•ses restent piégées dans ces sables mouvants. Ielles appellent à l’aide mais personne ne sait comment braver la masse composite en fusion. Et de toute façon aucun secours n’est visible. Ielles se font engloutir. Une brouillard insupportable de fumée acre, noire se répends.

Soudain, le portail du cimetière et son cadre de pierres se dressent du chaos, placés en hauteurs, sur une colline, saufs de la vague en fusion sur les talons de Edrenvi. Ielle s’y engouffre. S’appuie contre un muret pour reprendre son souffle. Dans les allées quelques personnes hébétées sont assises. Des blessé·es gémissent pendant que quelques street médics de fortune épongent le sang avec des morceaux de polystyrène.

Ici, progressivement, la pression redescends. Toustes mesurent le désastre de la journée et certain·es lient contact entre les tombes. Parler aux autres c’est sortir des images de sa tête. Certain•es pleurent. D’autres s’organisent, réalisant que le cimetière peut constituer un refuge sûr (pour le moment). Difficile de dire combien de temps s’écoule, l’air chargé de fumée ne permet pas de discerner le jour de la nuit. Une sorte de communauté s’instale qu’un semblant d’organisation collective tends à la préserver du chaos extérieur, avec des barrages, des cantines, des points de secours, des baraquements.

Edrenvi revient progressivement de sa fixette de baluchon. Ielle convient que serrer 12 nappes contre sa poitrine en observant suspicieusement les interactions depuis l’intérieur d’un caveau entrouvert n’est peut-être pas la solution la plus durable. Ielle apporte son paquet à un groupe qui semble en charge de collecter les objets utiles. Demande comment aider et intègre le ballet affairé dans le crépuscule.

Régulièrement, une petite foule se presse autour de radios à piles. Au début, elles ne font entendre que de la neige, puis, petit à petit des allocutions officielles ont lieu. Le retour au calme et le déploiement de l’armée sont annoncés. Les auditeuices se méfient. Débattent, décortiquent. Les voix dans le poste commentent, informent, bouclent, nombre de victimes, coût des réparations, infrastructures endommagées, industries pénalisées, bug informatique généralisé, milices, vandalisme, rendez vous, rendez vous.

La pluie tombe, de plus en plus forte, l’odeur de brulé faibli dans l’aube grise, au loin, derrière les croix, les stèles les murs de briques, une colonne de blindés avance.